Elle a grandi dans la campagne ariégeoise mais a fait de la ville son terrain de jeu. Armée de bombes de graines, cette « green guerilléra » prône la désobéissance fertile pour se réapproprier l’espace parisien. Une lutte pacifique qu’elle partage avec humour et une énergie débordante sur sa chaîne Youtube Ta Mère nature.

Elle y raconte aussi sa reconversion, donne des conseils de jardinage ou explique ce qu’est l’écoféminisme.

Le 1er novembre, elle devait animer une table-ronde sur le sujet aux Journées sorcières à Saint-Lizier : deux jours d’ateliers et de conférences autour des plantes, de l’autonomie et du matrimoine. L’événement a été annulé mais les sorcières promettent d’être au rendez-vous dès que la situation sanitaire le permettra. 

En attendant, nous avons décidé de publier quand même le témoignage d’Ophélie qui devait annoncer ces Journées.

Ça veut dire quoi, être une sorcière aujourd’hui ? Quels liens entre écologie et féminisme ? Entretien.    

 

L’écoféminisme, c’est un sujet qui revient régulièrement dans tes vidéos même si ce n’est pas le sujet principal de ta chaîne « Ta Mère nature ». En quoi sont liées l’écologie et le féminisme ?

Même si c’est un sujet qui me passionne, je ne suis pas une théoricienne de l’écoféminisme ; je parle d’abord de moi, de ce lien très personnel entre mon engagement dans le féminisme puis dans l’écologie. Pendant longtemps, je n’arrivais pas à expliquer pourquoi j’étais passée de mes groupes de filles punk à faire pousser des légumes ! (rires)

Sans forcément parler de féminisme, j’ai toujours eu des groupes et des projets plutôt « girl power » et l’envie de m’imposer dans des milieux masculins. C’est grâce à des écrits comme ceux de Starhawk, une grande figure de l’écoféminisme dans les années 70, que je suis arrivée à faire le lien, à mettre des mots sur ce que je ressentais. Je me suis rendue compte que mon souhait d’indépendance et ma lutte pour les égalités, c’était la même chose. La destruction de la nature et l’oppression des femmes sont intimement liées ; elles sont opprimées par les mêmes entités que sont le capitalisme et le patriarcat.

On retrouve aussi une convergence de fait avec l’antiracisme et l’antispécisme parce qu’au final, ce sont les mêmes combats : on lutte pour le vivant, le bien-être du vivant, à toutes les échelles, et pour les vivants qui sont les plus opprimés.

 

« La destruction de la nature et l’oppression des femmes sont intimement liées ; elles sont opprimées
par les mêmes entités que sont le capitalisme et le patriarcat »

 

Et quel rôle joue la sorcière dans tout ça ?

Depuis l’enfance, j’ai toujours été fascinée par les sorcières mais je ne savais pas trop pourquoi. Je ne suis pas spécialement sensible aux rituels, à la magie… C’est en lisant des auteurs comme Starhawk, qui se définit comme féministe et sorcière, et encore plus avec Mona Chollet, que j’ai pris conscience de toute la dimension politique de la sorcière. Les sorcières, c’étaient les femmes « sachantes », qui prenaient soin des autres, qu’on brûlait parce qu’elles dérangeaient. Mona Chollet parle surtout de la femme moderne qu’on peut voir aussi comme une sorte de sorcière, la femme qui ne veut pas d’enfant, qui a envie se réapproprier des savoirs autour de son corps, qui n’a pas peur d’explorer sa sexualité, sa spiritualité, la femme indépendante qui n’a pas besoin des hommes pour vivre et qui fait encore peur… Cette réappropriation de la sorcière, pour moi c’est un pied de nez. C’est dire : les sorcières sont encore vivantes et elles n’ont jamais été aussi puissantes !

Quelle prise de conscience t’a amenée à quitter l’agence de pub où tu travaillais pour apprendre à faire pousser des légumes ?

À 17 ans, j’ai quitté l’Ariège pour monter à la capitale (rires) ! J’avais fait des études autour du théâtre et du cinéma, j’ai toujours fait beaucoup de musique… En treize ans de vie parisienne, j’ai exercé plein de métiers différents, surtout dans le milieu culturel, et monté beaucoup de projets persos. C’est pour ça que je n’ai pas eu trop peur de me reconvertir, j’avais l’habitude d’apprendre sur le tas, de faire tout moi-même…

Je parle toujours de deux déclics, un long et un court. Le long, ce sont des années de réflexion autour du végétarisme – le point de départ -, qui m’ont fait m’intéresser à l’agriculture au sens large. J’ai pris conscience qu’on était en train de détruire le vivant à toutes les échelles et ça m’a vraiment angoissée. J’ai réalisé qu’il fallait absolument faire quelque chose et qu’à titre personnel j’étais incapable de subvenir à mes besoins primaires, qu’il me manquait des savoirs assez basiques… J’avais grandi à la campagne, on avait un potager, mais quand j’étais gamine tout cela n’était pas valorisé, pas transmis.

Tous les jours, je continuais d’aller bosser dans le milieu de la pub, le décalage était énorme ; la fameuse dissonance cognitive… Et puis le déclic, ou plutôt le coup de pied au cul qui m’a vraiment mis dans l’action, ça a été une rupture amoureuse, tout simplement. Il y en a qui changent de couleur de cheveux, moi j’ai plaqué mon job ! J’ai quitté Paris sans trop savoir si j’allais revenir, je n’avais pas de projet précis en tête mis à part apprendre à faire pousser des légumes…

Ophélie Damblé, de l’Ariège à l’agriculture urbaine. Photo Elliot Broué

« Cette réappropriation de la sorcière, pour moi c’est un pied de nez.
C’est dire : les sorcières sont encore vivantes
et elles n’ont jamais été aussi puissantes ! »

 

Alors que tous tes amis rêvent d’élever des chèvres en Ariège, toi, tu décides de rester à Paris…

La ville me manquait ! Après six mois de formation à la campagne, j’ai eu la confirmation que c’était là que j’avais envie de m’investir. J’aime la ville, son énergie, son rythme ; elle me stimule. Et en même temps, c’est vrai, elle est rude, violente, bruyante ; il y a la pollution, du béton partout… Je me suis dit : Au lieu de fuir la ville à cause de ça, pourquoi ne pas participer à sa transformation ?

Là aussi, j’y ai trouvé une dimension écoféministe. Au même titre que le harcèlement de rue, soit on se pose en victime mais ça ne règle pas le problème, soit on devient acteur pour que ça change. Il y a trois-quatre ans, on commençait tout juste à entendre parler d’agriculture urbaine et ça faisait écho en moi. Pour moi, jardiner, c’était aussi me réancrer dans un espace hostile, me réenraciner dans ce paysage qui n’a pas été conçu par et pour les femmes. C’était aussi un moyen de reprendre pouvoir sur la ville, de ne plus la subir. C’était ça aussi ma vraie vision écoféministe. Jardiner, ça a une dimension militante très forte et à la fois très pacifique On ne fait pas la guerre mais on fait ce qu’on peut pour améliorer les choses.

Depuis, tu es donc agricultrice urbaine et « green guérillera ». En quoi ça consiste, la guerilla verte ?

La green guerilla, c’est la dimension un peu activiste de mes activités, que je partage en vidéo et en BD avec Green Guerrilla, guide de survie végétale en milieu urbain, sorti l’année dernière. L’idée, c’est d’apprendre à se réapproprier l’espace urbain et se réconcilier avec l’autonomie végétale. C’est encore plus vrai dans les quartiers populaires, qui ont été totalement abandonnés par les pouvoirs publics. À Marseille, où il n’y a quasiment pas d’espaces verts, les habitants s’approprient la rue, mettent des bacs partout, les taggeurs ajoutent leur touche, ça fonctionne ! Il faut arrêter d’attendre l’autorisation pour revégétaliser. C’est ce que j’aime dire aux collégiens, avec ce petit côté rebelle : ce n’est pas parce qu’aux yeux de la loi ce n’est pas légal que c’est forcément mal. Il faut savoir faire preuve de désobéissance. Planter des choses comestibles en ville, c’est bien pour tout le monde.

 

« Il faut arrêter d’attendre l’autorisation pour revégétaliser,
savoir faire preuve de désobéissance.
Planter des choses comestibles en ville, c’est bien pour tout le monde »

 

Pour celles et ceux qui « veulent changer la ville sans la quitter », tu viens de publier un Manifeste pratique de végétalisation urbaine. C’est si facile que ça ?

C’est un ouvrage très pratique, à la portée de tous, avec des tutos, pour végétaliser à partir de chez soi, puis dans son immeuble, dans sa rue, et enfin dans la ville toute entière ! Je viens aussi de monter une pépinière de quartier en Seine-Saint-Denis, dans un tiers-lieu qui s’appelle la Cité fertile, tout un écosystème destiné à la transition écologique avec une programmation culturelle, un restaurant, des associations, des start-up… L’idée, c’est de produire des plants pour tous les gens qui voudraient végétaliser leur balcon ou leur jardin partagé… J’anime aussi des ateliers, pour les enfants et les adultes, où je montre tout ce qu’on peut faire dans de petits espaces.

Le 1er novembre, tu devais participer aux Journées sorcières à Saint-Lizier avec une table-tonde sur le thème : Féminisme et écologie, convergence des luttes ? Un retour aux sources ?

Ça faisait plaisir de revenir en Ariège surtout dans ce cadre-là, pour cette manifestation qui permet de sortir des clichés et de pousser la réflexion au-delà de l’effet un peu mode de la sorcière, avec de la politique, de l’histoire, de la botanique, etc. J’avais invité des agricultrices du coin à participer à la table-ronde. C’est intéressant de mettre en parallèle mon vécu de citadine et le leur parce qu’on a des enjeux, des problèmes et sûrement des points de vue différents.

À Paris, l’agriculture urbaine est très valorisée, elle est même trop stylée ! (rires) En Ariège, a priori, c’est toujours pas très sexy… On fantasme beaucoup la vie à la campagne, le retour à la terre, c’est bien de confronter les réalités. Il y a aussi une convergence à créer entre l’agriculture rurale et l’agriculture urbaine, qui ne veut pas piquer des jobs à la campagne mais vient en complément.

C’est aussi pour ça qu’il est important d’expliquer, de transmettre. Dans mes ateliers, à Pantin, quand j’explique aux gens comment pousse une tomate, c’est évident qu’après ils auront une approche différente, davantage de respect, quand ils iront acheter leurs tomates au supermarché.

Sa chaîne Youtube : Ta Mère Nature
Sa vidéo « C’est quoi l’écoféminisme ? » à voir ici 
Ses livres, ses activités, son actu : tamerenature.com