À première vue, les lieux n’ont pas grand-chose à voir avec une ferme. Pas de champs, pas d’étable, rien qui pousse ou qui beugle : ici tout se passe dans le silence d’une cinquantaine de palox, de grandes caisses en bois ou en plastique de réemploi qui contiennent chacune plus de 15 kilos de terre… Enfouis à l’intérieur, des dizaines de milliers de vers de terre. Au total, ils sont quelque 11 millions à vivre ici. Et pour une fois, ce sont eux qui sont au centre de l’attention. Ils naissent et grandissent dans les palox à l’extérieur ou dans les petites caisses plus douillettes de la nursery avant d’être expédiés partout en France, dans leur « famille d’accueil » comme on les appelle ici. Si dans certaines fermes on élève les vers pour la pêche, ceux-ci sont en effet tous destinés à couler des jours tranquilles dans un lombricomposteur.

« Quand je reçois les groupes scolaires, j’aime leur dire que le lombricomposteur, c’est le paradis des vers de terre. Ils passent toute leur journée à manger et à faire des câlins », rigole Jean-Paul Nourrit, cofondateur et gérant de Vers la Terre, en soulevant le fin matelas de textile qui recouvre la surface d’un des grands bacs afin de protéger ses habitants du froid et de la lumière.

Le sexagénaire ne se lasse pas de présenter ses petits pensionnaires, qu’il sait comme personne rendre passionnants. Comme dans la nature, il faut creuser un peu pour les trouver. Jean-Paul plonge ses mains dans la terre humide et en ressort une poignée grouillante de petits vers rouge foncés. Ils appartiennent tous à la même famille : ce sont des Eisenia andreï, une espèce de vers épigés, qui vivent à la surface du sol.

Petits et fins, ils se nourrissent de toutes les matières organiques et des végétaux en décomposition. Et ceux-ci sont particulièrement voraces : une fois adultes (au bout de quatre semaines), ils sont capables d’ingurgiter l’équivalent de leur propre poids chaque jour. Ils ont aussi la particularité de se reproduire très vite : ils pondent plusieurs centaines d’œufs par an et doublent leur population en deux mois. Ce n’est pas pour rien que ce sont les champions toutes catégories du lombricompostage !

Des précurseurs en France

« On reconnaît les adultes au clitellum, cet anneau gonflé et plus clair », nous montre Jean-Paul. Les œufs, qui font à peine 3 millimètres, sont plus difficiles à reconnaître. « Les plus jeunes sont tout blancs. Ils deviendront translucides puis noirs au moment d’éclore, au bout de douze jours. » Les vers de terre sont hermaphrodites mais ils ont besoin d’être deux pour se reproduire. « Et si on les coupe en deux, ils meurent », rigole l’éleveur, anticipant la question qui lui a déjà été posée des centaines de fois. « Les vieilles croyances ont la vie dure ! » C’est surtout incroyable de se rendre compte à quel point l’on connaît si mal cet animal pourtant si présent autour de nous.

Avec son associée Agnès Allart, ils ont débuté l’élevage en 2005 grâce à une dizaine de kilos de vers achetés à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique). L’élevage des vers, Jean-Paul n’y connaissait pas grand-chose, lui qui avait été successivement créateur de magazine de mode, organisateur de circuits touristiques, travailleur social et expert en meubles français du XVIIIe… « J’adore apprendre, reconnaît-il. Personne n’est issu du ver de terre de toute façon ! » Curieux et entrepreneur dans l’âme, le Lodévois aime les challenges. Et c’en est un. Les deux fondateurs de Vers la terre commencent à élever leurs vers de terre « au pied du lit », dans un appartement du centre historique de Pézenas.

Valoriser les déchets issus de la cuisine

S’ils attirent l’intérêt amusé du grand public et des médias, le lombricompostage, qu’Agnès a découvert lors d’un séjour en Australie, reste une pratique confidentielle en France. Mais alors que la réduction des déchets domestiques devient une préoccupation nationale, il est clair pour les deux associés qu’il a son rôle à jouer. En plus de l’élevage, ils sont les premiers à proposer un lombricomposteur clé en main, un modèle australien qui reste un précurseur avec ses différents plateaux qui encouragent les vers à se déplacer vers le haut pour s’alimenter et oxygéner la terre. On peut y verser une grande partie de ses déchets ménagers : épluchures de légumes, restes de repas, marc et filtres de café, sachets de thé, coquilles d’œufs, cheveux… Que les vers transforment, en toute discrétion, en compost et en engrais naturels.

 « Avec le lombricompostage, les gens font quelque chose de concret. C’est à la fois très simple et très gratifiant. 

Ils voient tout de suite la poubelle qui diminue »

Selon l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), les déchets de la cuisine représentent un tiers des ordures ménagères, soit près de 100 kilos par an et par habitant. Des quantités énormes de biodéchets qui, valorisés grâce au compostage ou au lombricompostage, n’ont plus besoin d’être collectées. Les collectivités comprennent rapidement l’intérêt de développer ce recyclage naturel.

Dès 2007, le Sictom (Syndicat intercommunal de collecte et de traitement des ordures ménagères) de Pézenas-Agde montre l’exemple en proposant des lombricomposteurs aux habitants volontaires. Les vers n’ont pas un grand chemin à faire pour emménager dans leur nouvelle maison ! Dix ans plus tard, c’est la Ville de Paris qui passe commande à Vers la Terre pour équiper 4 500 foyers. Depuis le début, le ratio n’a jamais changé : « Les collectivités représentent la moitié de notre chiffre d’affaires », indique Jean-Paul.

Pour les particuliers, ce dernier imagine un lombricomposteur plus compact et facile à utiliser, même en ville et sans jardin. Il faut quatre ans de recherches à la petite entreprise, avec l’aide d’un enseignant de Pézenas et d’étudiants de l’école des mines d’Alès, pour concevoir son lombricomposteur « idéal » et entièrement fabriqué en France. « Il est en plastique 100 % recyclé de deuxième génération et 100 % recyclable. Pareil pour l’emballage. Le matelas d’humidification, lui, vient du Tarn. Il est en fibre de chanvre bio et totalement biodégradable. »

Quand il s’agit de vanter les qualités de son lombricomposteur-maison, Jean-Paul ne s’arrête plus. Rien n’est superflu. Même le carton d’emballage, qui est réutilisé dans l’appareil pour la mise en service. « On en a vendu 20 en trois ans et aujourd’hui, c’est une vingtaine par jour ! » Soit plus de 16 000 en trois ans. Il suffit de voir l’animation qui règne à l’atelier d’expédition pour se rendre compte de l’engouement.

Malgré la fraîcheur qui règne dans l’atelier, Marine enchaîne les colis avec énergie. Les lombricomposteurs et leurs premiers habitants sont préparés avec soin pour voyager dans les meilleures conditions. Les effectifs ont doublé en quelques années; l’entreprise compte désormais une dizaine de salariés. à côté, dans le grand bureau commun, c’est l’effervescence ; le téléphone n’arrête pas de sonner. Quand ils ne trouvent pas de réponses sur le forum en ligne, les membres de la communauté des lombricomposteurs savent qu’ils trouveront toujours une oreille attentive à Pézenas. « On fait beaucoup de relation client, c’est très important pour nous, confirme Océane. Les gens se posent beaucoup de questions. Ils ont envie de bien faire mais ne savent pas trop comment ça fonctionne. » Si l’on sait que les vers de terre jouent un rôle essentiel dans le cycle de la vie, ce qu’ils font exactement, ça… « Ce sont les décomposeurs, les intestins de la terre, explique la jeune femme. Ils digèrent ce que la Terre ne peut pas assimiler directement afin que cela resserve ensuite aux végétaux pour pousser. C’est simple : si tu n’as plus de vers, tu n’as plus de vie. »

En vacances avec mes vers

Les questions des nouveaux propriétaires sont plus pragmatiques : Que faire si mes vers sont morts ? Si j’en ai trop ou pas assez ? Puis-je les laisser sur mon balcon l’hiver ? Que faire d’eux si je pars en vacances ? « Les vers peuvent vivre plusieurs semaines sans apport de nourriture mais certaines familles ont tellement peur qu’ils meurent, comme cet été pendant la canicule, qu’elles préfèrent les prendre en vacances avec elles », sourit Océane.

Depuis dix ans qu’elle travaille avec les vers, elle mesure le chemin parcouru. « Les mentalités sont en train de changer. Avec le lombricompostage, les gens font quelque chose de concret. C’est à la fois très simple et très gratifiant. Ils voient tout de suite la poubelle qui diminue. Et en plus, ils se reconnectent à la nature. » Mais en attendant de trouver leur famille d’accueil, ce sont les lombriculteurs comme Jean-Pierre, alias JP, qui s’occupent d’eux. « Tous les matins je fais le tour de tous les palox, un peu comme un éleveur avec ses bêtes j’imagine. » À 51 ans, l’ancien ébéniste est tombé par hasard dans les vers de terre, une découverte totale. « Il y a tout un protocole à suivre, on n’a pas droit à l’erreur. » Surtout l’été et l’hiver, quand le thermomètre flirte avec les extrêmes. « Les vers sont comme nous, ils n’aiment pas quand il fait trop chaud ou trop froid. » Exposé à la lumière du soleil, à une température trop haute (plus de 35 degrés) ou trop basse (moins de 0 degré), le ver de compost est voué à la mort. À la nursery, la température est régulée en permanence, mais à l’extérieur, il faut composer avec les éléments. Sous la serre, où se trouve la moitié des bacs, les températures sont plus clémentes l’hiver. Mais l’été dernier, elles sont montées jusqu’à 46 degrés… JP contrôle en permanence l’humidité et le pH de la terre. L’Eisenia n’a pas de poumons ; il respire par la peau. Elle doit rester toujours humide et visqueuse pour permettre le passage de l’oxygène. « Il est aussi très sensible au bruit et aux vibrations qu’il ressent grâce à une quantité de poils minuscules. Il n’a pas d’yeux mais il ressent tous les changements. »

Avant de pouvoir manger de tout dans leur futur foyer, à la ferme les vers sont nourris avec une farine fabriquée dans l’Aveyron à base de son de blé, de tourteau de soja et de luzerne. « Si tu les nourris et que tu les arroses, les vers ont tendance à remonter. C’est comme ça que nous faisons les prélèvements avant les envois, tous les dix ou quinze jours », explique Véronique. Après une carrière dans l’art et des débuts au secrétariat, l’apprentie lombricultrice n’hésite pas à mettre les mains dans la terre pour nous montrer la technique. « On forme un petit tas de terre, on pose un bol et il n’y a plus qu’à attendre. Quelques heures plus tard, ils sont tous là. » Si le métier est physique, elle s’épanouit totalement auprès de ses petits animaux. « Ils sont peut-être des millions mais si j’en vois un par terre, je le ramasse et je le remets dans son box. J’ai toujours aimé la nature, j’aime le vivant ! »

Alors que toute l’équipe se retrouve pour déjeuner ensemble, comme tous les midis (et c’est toujours le patron qui cuisine), les petits vers, eux, ne s’arrêtent jamais de travailler. Ils ne dorment même pas ! « Ce sont eux qui font tout le boulot, et ça depuis 90 millions d’années », s’exclame Jean-Paul avec panache. Le chef d’entreprise aime rappeler que Vers la Terre n’a rien inventé, « si ce n’est un modèle économique auquel peu de monde croyait au départ. » Désormais, il n’a plus besoin de convaincre. Ce qu’il souhaite, c’est démocratiser le lombricompostage. « On a largement prouvé que c’est un procédé efficace pour la réduction des déchets. Ça devrait même être obligatoire. Il faudrait que tout le monde ait son lombricomposteur. »

Pour cela, il a repris ses recherches afin de concevoir un nouveau modèle, en bois et sans métal, entièrement issu de matériaux de réemploi. Un nouveau challenge comme il les aime.

Retrouver l’intégralité de l’article dans le numéro #4 d’Oxytanie

L’info en +

Hors-sol

Une des particularités de la ferme Vers la terre, c’est l’élevage hors-sol, qui permet de protéger les petits animaux de leurs nombreux prédateurs (rongeurs, oiseaux, limaces, etc.), mais aussi de préserver la pureté de l’espèce. « Les vers de compost sont assez sédentaires mais d’autres espèces de vers pourraient venir, et une fois dans leur famille d’accueil, on se retrouverait avec des fuyards », explique Jean-Paul.