Qu’est-ce qui rend la station de Moulis si unique et originale au niveau mondial ? 

En écologie, il n’y a pas d’autre station au monde qui fasse essentiellement de l’expérimentation et de la théorie, c’est une combinaison tout à fait particulière. Ce qui est remarquable, c’est aussi la combinaison d’équipements que nous avons dans la partie expérimentale, la plus importante, et dont certains sont uniques au monde comme les Métatrons.

D’où vient ce nom, Métatron ?

Méta, ça vient de métapopulation, un concept qui a été développé en 1969 et qui depuis s’est étendu très largement. Il s’agit d’un ensemble de populations connectées par des phénomènes de dispersion. Jean Clobert, à l’origine de la station dans sa forme actuelle, a beaucoup travaillé sur la dispersion et cela l’intéressait d’avoir des systèmes connectés pour l’étudier. En général, les chercheurs étudient la dispersion sur le terrain, en capturant et en marquant des individus. La plupart des systèmes expérimentaux en écologie sont de petite taille, pas avec des connexions explicites et contrôlées comme c’est le cas ici.

Pour ma part, d’un point de vue théorique, j’ai lancé les concepts de métacommunauté et de méta-écosystème… Avec Jean, on a toujours eu une bonne connexion (rires). Moulis ne travaille pas que sur la dispersion et les connexions spatiales entre écosystèmes, mais encore une fois c’est quelque chose qui nous distingue.

Vous, vous êtes un théoricien de l’écologie, une discipline qui reste peu connue…  

La théorie, en écologie, reste assez marginale ; ce n’est pas comme en physique, on a du mal à publier des études théoriques si elles ne sont pas couplées avec des observations, des données… Mais il y a beaucoup de chercheurs passionnés comme moi qui en ont fait leur spécialité. J’ai créé à Moulis le Centre de théorie et de modélisation de la biodiversité, qui n’a pas d’équivalent sur cette thématique et qui attire beaucoup de chercheurs. On a une approche à l’interface entre l’écologie des communautés, les interactions entre espèces, et l’écologie des écosystèmes, qui s’intéresse aux grands flux de matière et d’énergie. Et puis nous avons fait un pont vers les sociétés. Aujourd’hui, nous avons donc tout un pan de recherche sur les interactions entre Homme et nature qu’on explore de manière théorique, avec des modèles mathématiques, qui sont notre outil de travail principal.

« Le changement climatique va avoir des conséquences catastrophiques, mais on ne parle pas assez du principal objectif qui doit être de sauver le vivant »

Vous avez développé toute une nouvelle approche basée sur l’interaction entre biodiversité et fonctionnement de l’écosystème, en quoi cela consiste-t-il ?

Avec mon équipe, nous voulions avoir une réponse concrète à la question : Est-ce que si on perd des espèces les écosystèmes fonctionnent différemment ? On a commencé avec des expériences puis des modèles théoriques, et la réponse est positive : la biodiversité a un impact positif sur le fonctionnement des écosystèmes. Mais il nous faut encore travailler sur de nouveaux modèles, développer de nouvelles approches. Il y a encore plein de choses qu’on ne sait pas sur la façon dont les écosystèmes fonctionnent et dont ils vont répondre aux changements globaux ; ça reste une question fondamentale en écologie qui n’est pas résolue.

Pourquoi est-il important d’élaborer des théories ? 

Si on n’a pas les bonnes théories, on teste dans la nature les mauvaises questions ! Il faut essayer de trouver des principes généraux qui vont nous permettre ensuite de savoir ce qu’il faut chercher, expérimenter. La physique a des lois fondamentales comme celles de Newton. Nous, on essaye de faire la même chose pour les écosystèmes. On essaye par exemple de dégager des lois générales sur le rôle de la biodiversité dans le fonctionnement des écosystèmes, ou encore des tendances générales de l’avenir des sociétés en interaction avec la nature… C’est totalement différent des modèles climatiques qui essayent de prédire très précisément ce qui peut se passer ; nous on essaye d’explorer les scénarios possibles et on les applique à la situation que nous vivons parce que forcément, c’est de là que vient notre interrogation. C’est d’ailleurs une question essentielle aujourd’hui. Pendant longtemps notre société a proclamé que la nature n’était plus une contrainte, qu’on pouvait faire ce qu’on voulait, mais on voit bien aujourd’hui la crise environnementale que ça a provoqué.

Vous parlez du changement climatique ? 

Pas seulement. On est face à un problème de civilisation. Le changement climatique va avoir des conséquences catastrophiques, il n’y a aucun doute là-dessus, mais supposons qu’on règle la question du carbone et du climat, cela ne changerait rien au problème de fond. Est-ce qu’on continuerait à croître ? Les modèles montrent que oui. On va surexploiter les milieux naturels, la biodiversité risque de s’effondrer et nous aussi. On ne parle pas assez du principal objectif qui doit être de sauver le vivant.

Peut-on encore éviter le pire ? 

Les sociétés sont éventuellement capables de changer leur cours mais il y a une question de timing. S’il se fait, le mouvement de fond va prendre une ou deux générations, or dans deux générations, il sera peut-être trop tard. Ce n’est pas qu’une question des consciences qui bougent, mais à quelle vitesse elles bougent par rapport aux systèmes naturels. Car eux, ils ne nous attendent pas. Et si nous on ne passe pas à la vitesse supérieure, que va-t-il se passer ? C’est là qu’élaborer des scénarios prend tout son sens.

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Parmi les structures coopératives, les Scop sont les seules dont les membres associés sont les salariés. Rattachées au droit coopératif et au droit des sociétés commerciales, elles reposent sur un principe de démocratie d’entreprise et de priorité à la pérennité du projet. Les salariés associés participent aux grandes décisions stratégiques en assemblée générale selon le principe « 1 personne = 1 voix ». Co-entrepreneurs, ils sont associés au capital, aux décisions, aux résultats de l’entreprise et élisent leurs dirigeants.


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