Les femmes des Pyrénées centrales avaient-elles 300 ans d’avance ? C’est ce qu’affirme l’historienne et ethnologue Isaure Gratacos, spécialiste des sociétés traditionnelles pyrénéennes.

Selon elle, la femme y occupait une place égale à celle de l’homme jusqu’au début du XXe siècle. Un « statut exceptionnel en Europe » qui explique pourquoi le personnage de la sorcière n’y a jamais existé… Entretien.

 

Vous êtes professeure agrégée d’histoire, docteur d’État, ethnologue et depuis 40 ans vous collectez la tradition orale dans les Pyrénées centrales, où vous vivez. Vous expliquez que sous l’Ancien régime, les vallées pyrénéennes, isolées, étaient gérées collectivement sous le mode de la démocratie directe…

C’est en effet une spécificité des Pyrénées vasconnes, cette zone culturelle qui couvre les Pyrénées du Pays Basque jusqu’à l’Ariège. Jusqu’à la Révolution, les populations des vallées vivaient en autogestion directe, avec plus de 80 % de la superficie communale gérée de manière collective. Chaque vallée était un microcosme, un groupe autogéré à partir de la base qu’est la maison. L’économie n’était pas marchande mais plutôt basée sur l’échange. La féodalité était peu présente (1,87 % des terres d’après Soulet) et la bourgeoisie possédante le sera aussi peu au XIXe siècle. Ajoutons que la christianisation est très tardive et n’a lieu qu’aux Xe-XIe siècles, et même au XIIe siècle dans certaines vallées très reculées.

Ces caractères anciens d’autogestion, que l’on retrouve aussi chez les Berbères de l’Atlas, sont favorisés par une géomorphologie particulière dans les Pyrénées. La montagne n’est pas un massif mais une chaîne qui jaillit brutalement au-dessus de la plaine, avec de petites vallées courtes et très profondes, parallèles les unes aux autres, qui sont autant de casiers dans lesquels une vie communautaire a pu s’établir, avec des groupes autonomes.

Ce n’est qu’à la Révolution française que prend fin ce système d’autogestion directe et que se met en place le tissu administratif actuel. L’appropriation par l’État provoquera les révoltes contre le code forestier qui agiteront le Couserans au 19e siècle, les guerres dites des Demoiselles.

 

« Dans ces territoires de tradition orale, l’égalité sociale des sexes était présente dans le droit coutumier. C’est le droit d’aînesse absolue qui prévalait : du moment qu’il était l’aîné, l’héritier pouvait aussi bien être un homme qu’une femme. »

 

Pendant des siècles, les femmes Pyrénéennes jouissent ainsi d’un statut tout à fait particulier ?

La société traditionnelle des Pyrénées n’était pas patriarcale. Dans ces territoires de tradition orale, l’égalité sociale des sexes était présente dans le droit coutumier. C’est le droit d’aînesse absolue qui prévalait : du moment qu’il était l’aîné, l’héritier pouvait aussi bien être un homme qu’une femme. Lui ou elle héritait de l’ensemble des droits et des fonctions sociales pour la gestion villageoise et valléenne. L’aîné(e) représentait la « maison », qui était l’unité de base de la société valléenne, dans toutes les assemblées communales. Ce qui veut dire quand même que plusieurs siècles avant leurs sœurs françaises, les femmes pyrénéennes votaient.

C’est cette société non-patriarcale, selon vous, qui explique qu’on ne retrouve pas la figure de la sorcière dans les Pyrénées centrales ?

En effet, dans toutes les collectes que j’ai réalisées, je n’ai jamais entendu décrire la sorcière telle qu’elle existe ailleurs en France. Comme dans toutes les cultures rurales et populaires, la peur des forces occultes existait évidemment, mais pas avec cette image très dévalorisante de la sorcière telle qu’on la connaît en France : la vieille femme ridée, laide, avec un fichu noir au-dessus d’un nez crochu et d’un œil malin, et qui chevauche son phallique balai…. C’est ce stéréotype-là qui n’existe pas. Il y avait bien des poudoueros et des poudouers, ceux qui ont des pouvoirs et qui connaissent les plantes et les soins, et les endévinaires, qui peuvent devenir l’avenir… mais qui étaient aussi bien des hommes que des femmes.

Contrairement au reste du pays ?

La chasse aux sorcières est indiscutablement l’expression d’une misogynie patriarcale. Sylvia Federici, dans Caliban et la sorcière (2004), montre bien que la sorcière, qui n’apparaît que tardivement, à la fin du Moyen Age, est un phénomène politique et économique.

Cette diabolisation des femmes intervient au moment où se met en place et se développe la bourgeoisie possédante, qui vise l’appropriation personnelle des biens communaux. Dans un processus qui n’est sans doute pas conscient, les femmes gênent, terriblement, car ce sont elles qui sont les plus attachées à la communauté. S’attaquer aux femmes, en faire l’incarnation du mal avec ce personnage de la sorcière qu’on réprime, main dans la main avec l’Église, cela sert en fait à déstabiliser toute la classe paysanne, bien plus importante à l’époque, qui utilise la terre en commun.

Ce mouvement de privatisation des terres par la bourgeoisie en cours de structuration s’accompagne dans le même temps d’un désir d’appropriation du corps des femmes dans sa fonction reproductive. Les femmes, qui sont les accoucheuses, les sages-femmes, « celles qui savent », sont peu à peu remplacées par les hommes et par le personnage du médecin. Et au contraire, on va les accuser d’infanticide. On va les diaboliser, les persécuter, les torturer, les brûler…

La sorcière, c’est exactement le contraire de la femme libre qu’on revendique aujourd’hui ! Nous sommes tellement conditionnés par la culture contemporaine qu’il est important de replacer la sorcière dans son fondement historique.

 

« L’histoire nous montre que les Pyrénées sont une terre de résistance aux pouvoirs centraux, indiscutablement »

 

Tous ces siècles d’autogestion et d’égalité ont-ils laissé des traces dans les Pyrénées ?

L’histoire nous montre que les Pyrénées sont une terre de résistance aux pouvoirs centraux, indiscutablement, même si comme tout milieu montagnard ils ont été considérablement affaiblis par la désertification. Cette résistance s’affirme aujourd’hui avec l’affaire de la méga scierie de Lannemezan. Cette Si on enlève les arbres, le ravinement détruira ses pentes abruptes et il n’y aura plus de montagne.


Isaure Gratacos continue ses travaux dans les Pyrénées et particulièrement en Couserans et dans le Comminges, où elle réside. Elle a publié trois ouvrages qui sont en train d’être réédités, aux éditions Privat : Fées et gestes, Femmes pyrénéennes et Calendrier pyrénéen.

Pour en savoir plus sur le projet de méga-scierie de Lannemezan, cet article très complet de nos confrères de la revue Ballast : « Pyrénées : contre une scierie industrielle, défendre la forêt »

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